Guide d'étude complet — Analyse littéraire & Révision Régional
Bicêtre.
Condamné à mort !HYPERBOLE-CLÉ
Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé (Très froid, paralysé de peur) de sa présence, toujours courbé (Plié, écrasé) sous son poids !GRADATION Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies (Imaginations, rêveries). Il s'amusait à me les dérouler (Présenter) les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant (Ornant, décorant) d'inépuisables (Infinies) arabesques (Ornements) cette rude et mince étoffe (Tissu, matière) de la vie.ANTITHÈSE : autrefois/maintenant
C'étaient des jeunes filles, de splendides (Magnifiques) chapes d'évêque (Manteaux de prêtres), des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers (Arbres). C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre. Maintenant je suis captif (Prisonnier).ANTITHÈSE : liberté/captivité
Mon corps est aux fers (Enchaîné) dans un cachot (Petite cellule sombre), mon esprit est en prison dans une idée.ACCUMULATION + MÉTAPHORE Une horrible, une sanglante (Pleine de sang), une implacable (Qu'on ne peut pas arrêter) idée !GRADATION Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude (Assurance totale) :ACCUMULATION (triade) condamné à mort !
Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale (Diabolique, terrible), comme un spectre (Fantôme) de plomb (Métal très lourd) à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glacePERSONNIFICATION quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse (Entre discrètement) sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle (Se mélange) comme un refrain (Répétition) horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses (Barreaux très laids) de mon cachot ; m'obsède (Occupe l'esprit sans cesse) éveillé (Quand je ne dors pas), épie (Observe en cachette) mon sommeil convulsif (Sommeil agité avec mouvements brusques), et reparaît (Apparaît de nouveau) dans mes rêves sous la forme d'un couteau.PERSONNIFICATION — la pensée est un être vivant
Je viens de m'éveiller (Me réveiller) en sursaut (Brusquement), poursuivi par elle et me disant : – Ah ! ce n'est qu'un rêve ! – Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entrouvrir assez pour voir cette fatale (Mortelle) pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle (Grande pierre plate utilisée comme sol) mouillée et suante (Humide) de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière (Tissu mal fait) de la toile (Tissu) de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne (Sacoche militaire) reluit (Brille) à travers la grille (Barreaux de métal) du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : – Condamné à mort !
• Prison : cachot, fers, grilles, dalle, soldat
• Obsession : toujours, seul, unique, obsède, épie
• L'obsession de la mort comme prison invisible
• Antithèse passé (liberté) / présent (captivité)
• Gradation — « horrible, sanglante, implacable »
• Antithèse — liberté vs captivité
• Accumulation — triades répétées
« Condamné à mort ! »
C'était par une belle matinée d'août. Il y avait trois jours que mon procès était entamé (Commencé). Trois jours que mon nom et mon crime ralliaient (Réunissaient) chaque matin une nuée (Une grande foule) de spectateurs, qui venaient s'abattre sur les bancs (Sièges en bois dans la salle du tribunal) de la salle d'audience comme des corbeaux autour d'un cadavre.COMPARAISON — foule = corbeaux Trois jours que toute cette fantasmagorie (Spectacle étrange, irréel ou effrayant) des juges, des témoins, des avocats, des procureurs (Représentants de l'État qui accusent) du roi, passait et repassait devant moi, tantôt grotesque (Ridicule, presque absurde), tantôt sanglante, toujours sombre et fatale.
Les deux premières nuits, d'inquiétude et de terreur (Peur très intense), je n'en avais pu dormir ; la troisième, j'en avais dormi d'ennui (Fatigue mentale) et de fatigue. À minuit, j'avais laissé les jurés délibérant (Discuter pour prendre une décision finale). On m'avait ramené sur la paille de mon cachot, et j'étais tombé sur-le-champ dans MÉTAPHORE — le sommeil comme fuite
J'étais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me réveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers ferrés (Chaussures avec du métal qui font du bruit) du guichetier (Gardien de prison), du cliquetis (Petit bruit métallique répétitif) de son nœud de clefs, du grincement (Bruit dur) rauque (Grave, rude) des verrous (Mécanismes de fermeture) ; il fallut pour me tirer (Sortir) de ma léthargie (Sommeil très profond, presque inconscient) sa rude voix à mon oreille et sa main rude sur mon bras. – Levez-vous donc !
J'ouvris les yeux, je me dressai effaré (Très effrayé et surpris) sur mon séant (Position assise). En ce moment, par l'étroite et haute fenêtre de ma cellule, je vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me fût donné d'entrevoir (Voir peu ou avec difficulté), ce reflet jaune où des yeux habitués aux ténèbres (Obscurité totale) d'une prison savent si bien reconnaître le soleil. J'aime le soleil. – Il fait beau, dis-je au guichetier.
Il resta un moment sans me répondre, comme ne sachant si cela valait la peine de dépenser une parole ; puis avec quelque effort il murmura brusquement : – C'est possible. – Oui, me répondit l'homme, on vous attend. (L'heure du verdict a sonné)
Ce peu de mots, comme le fil qui rompt (Casse) le vol de l'insecte, me rejeta violemment dans la réalité.COMPARAISON — les mots comme un fil qui casse Je revis soudain, comme dans la lumière d'un éclairCOMPARAISON, la sombre salle des assises (Tribunal criminel), le fer à cheval des juges, les trois rangs de témoins aux faces stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes noires s'agiter et les têtes de la foule MÉTAPHORE au fond dans l'ombre.
Je me levai ; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne savaient où trouver mes vêtements, mes jambes étaient faibles. Au premier pas que je fis, je trébuchai (Fis un faux pas et manquai de tomber) comme un portefaix (Un homme dont le métier est de porter des fardeaux) trop chargé.COMPARAISON Cependant je suivis le geôlier (L'homme qui garde les prisonniers). Les deux gendarmes m'attendaient au seuil de la cellule. On me remit les menottes. Je laissai faire : MÉTAPHORE — déshumanisation
Nous traversâmes une cour intérieure. L'air vif (Frais) du matin me ranima (Redonna de la force). Je levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil traçaient de grands angles de lumière au faîte (Sommet) des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait beau en effet.
Les fenêtres étaient ouvertes ; l'air et le bruit de la ville arrivaient librement du dehors (Extérieur) ; la salle était claire comme pour une noce (Fête de mariage)COMPARAISON — ironie tragique. Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement de la joie d'avoir bientôt fini. Le visage du président avait quelque chose de calme et de bon, et un jeune assesseur (Un juge qui aide le président) causait (Bavardait) presque gaiement en chiffonnant son rabat (Pièce de tissu blanc que les juges portent au cou) avec une jolie dame en chapeau rose, placée par faveur derrière lui.
Les jurés seuls paraissaient blêmes (Très pâles) et abattus (Fatigués, découragés), mais c'était apparemment de fatigue d'avoir veillé toute la nuit. Quelques-uns bâillaient.
En face de moi, une fenêtre était toute grande ouverte. J'entendais rire sur le quai des marchandes de fleurs ; et, au bord de la croisée (De la fenêtre), une jolie petite plante jaune, toute pénétrée d'un rayon de soleil, jouait avec le vent dans une fente de la pierre.
Inondé d'air et de soleil, il me fut impossible de penser à autre chose qu'à la liberté ; COMPARAISON + MÉTAPHORE ; et, confiant, j'attendis ma sentence comme on attend la délivrance (Libération) et la vie.ANTITHÈSE : liberté/mort
Cependant mon avocat arriva. Il venait de déjeuner copieusement et de bon appétit. Parvenu à sa place, il se pencha vers moi avec un sourire. – J'espère, me dit-il. – Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur déclaration, mais ils auront sans doute écarté (Refusé) la préméditation (Le fait de préparer son crime à l'avance), et alors ce ne sera que les travaux forcés à perpétuité (Pour toute la vie).
– Que dites-vous là, monsieur ? répliquai-je, indigné (Très en colère) ; plutôt cent fois la mort !HYPERBOLE
Une figure insignifiante (Sans valeur, peu importante) et nulle, placée à une table au-dessous du tribunal, c'était, je pense, le greffier (Officiel qui lit les décisions), prit la parole, et lut le verdict que les jurés avaient prononcé en mon absence. MÉTAPHORE ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.
Le procureur (Accusateur principal) général combattit l'avocat, et je l'écoutai avec une satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent, et le président me lut mon arrêt (Décision finale du tribunal).
– Condamné à mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout ce peuple se rua (Se précipita violemment) sur mes pas avec le fracas (Bruit fort) d'un édifice (Bâtiment) qui se démolit.COMPARAISON — foule = édifice qui s'effondre
Moi, je marchais, MÉTAPHORE et stupéfait (Très étonné). Une révolution (Un changement total et radical) venait de se faire en moi. Jusqu'à l'arrêt de mort, je m'étais senti vivre dans le même milieu que les autres hommes ; maintenant je distinguais clairement comme une clôture (Séparation, barrière) entre le monde et moi.ANTITHÈSE + MÉTAPHORE
Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul (Tissu blanc dans lequel on enveloppe les morts).ANTITHÈSE — vie → mort / MÉTAPHORE — linceul
MÉTAPHORE
Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillée (Qui a des grilles de métal) m'attendait. À travers le nuage qui me semblait s'être interposé (Placé entre deux choses pour les séparer) entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des yeux avides (Qui ont un désir intense de voir). – Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines !
• La mort : cadavre, corbeaux, linceul, fantômes
• La justice : procès, jurés, sentence, arrêt
• La société-spectacle : foule de curieux = corbeaux
• La séparation du condamné et du monde vivant
• — « machine sur une machine »
• Antithèse — lumière/linceul ; vie/mort
• Comparaison — « claire comme pour une noce »
« c'était une machine sur une machine »
« tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul »
Condamné à mort !
Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je ne sais quel livre où il n'y avait que cela de bon, les hommes sont tous condamnés à mort avec des sursis (Délais, reports) indéfinis.HYPERBOLE / GÉNÉRALISATION PHILOSOPHIQUE Qu'y a-t-il donc de si changé à ma situation ?
Depuis l'heure où mon arrêt m'a été prononcé, combien sont morts qui s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devancé (Sont morts avant moi) qui, jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma tête en place de Grève ! Combien d'ici là peut-être qui marchent et respirent au grand air entrent et sortent à leur gré (Comme ils veulent), et qui me devanceront encore !
Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En vérité, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de bouillon (Soupe) maigre puisée (Prise) au baquet (Grand récipient) des galériens (Prisonniers condamnés aux travaux forcés), être rudoyé (Traité avec violence), moi qui suis raffiné (Éduqué, cultivé) par l'éducation, être brutalisé des guichetiers et des gardes-chiourme (Surveillants sévères), ne pas voir un être humain qui me croie digne d'une parole et à qui je le rende, sans cesse tressaillir (Trembler soudainement) et de ce que j'ai fait et de ce qu'on me feraACCUMULATION : voilà à peu près les seuls biens que puisse m'enlever le bourreau.
Ah, n'importe, c'est horrible !OXYMORE / CONTRADICTION — la raison capitule devant l'émotion
• Prison : pain noir, bouillon, baquet, guichetiers
• Violence : rudoyé, brutalisé, bourreau
• Les conditions inhumaines de la prison
• La raison vaincue par la terreur instinctive
La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux (Très laid, horrible) Bicêtre. Vu de loin, cet édifice (Grand bâtiment) a quelque majesté (Grandeur qui impose le respect). Il se déroule à l'horizon, au front (Sommet) d'une colline, et à distance garde quelque chose de son ancienne splendeur (Très grande beauté), un air de château de roi. Mais à mesure que vous approchez, le palais devient masure (Une maison vieille, dégradée et misérable).ANTITHÈSE — château/masure
Les pignons (Partie supérieure d'un mur en forme de triangle) dégradés (Abîmés par le temps) blessent l'œil. Je ne sais quoi de honteux (Indigne) et d'appauvri (Devenu pauvre, misérable) salit ces royales façades ; MÉTAPHORE — les murs = corps malades Plus de vitres, plus de glaces aux fenêtres ; mais de massifs (Épais, solides) barreaux de fer entre-croisés (Croisés entre eux), auxquels se colle ça et là quelque hâve (Très maigre et pâle) figure d'un galérien (Prisonnier condamné) ou d'un fou. C'est la vie vue de près.
• La dégradation physique = dégradation morale
• La prison comme symbole du système judiciaire
• — « les murs ont une lèpre »
• Symbole — Bicêtre = la justice hypocrite
À peine arrivé, MÉTAPHORE On multiplia les précautions (Mesures de sécurité) ; point de couteau, point de fourchette pour mes repas, la camisole de force (Vêtement qui immobilise les bras), une espèce de sac de toile à voilure (Tissu solide), emprisonna mes bras ; on répondait (Était responsable) de ma vie.
Je m'étais pourvu en cassation (Demandé la révision du jugement). On pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onéreuse (Qui coûte cher), et il importait (Il était important) de me conserver sain et sauf à la place de Grève.
Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'était horrible. MÉTAPHORE — la politesse sent la mort Par bonheur, au bout de peu de jours, l'habitude reprit le dessus (Retour à la routine) ; ils me confondirent (Traitèrent) avec les autres prisonniers dans une commune brutalité, et n'eurent plus de ces distinctions inaccoutumées (Inhabituelles) de politesse qui me remettaient sans cesse le bourreau sous les yeux.
Ma jeunesse, ma docilité (Obéissance), les soins de l'aumônier (Prêtre) de la prison, et surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge (Gardien), qui ne les comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les autres détenus (Prisonniers), et firent disparaître la camisole où j'étais paralysé. Après bien des hésitations, on m'a aussi donné de l'encre, du papier, des plumes, et une lampe de nuit.
Tous les dimanches, après la messe (Cérémonie religieuse chrétienne), on me lâche dans le préau (Cour de prison), à l'heure de la récréation. Là, je cause (Bavarde) avec les détenus : il le faut bien. Ils sont bonnes gens, les misérables. Ils me content (Racontent) leurs tours, ce serait à faire horreur, mais je sais qu'ils se vantent (Exagèrent pour paraître importants).
Ils m'apprennent à parler argot, à rouscailler bigorne, comme ils disent. C'est toute une langue entée (Attachée) sur la langue générale comme une espèce d'excroissance (Croissance anormale) hideuse, comme une verrue (Petite bosse laide sur la peau).COMPARAISON — l'argot = verrue sur la langue
Quelquefois une énergie singulière, un pittoresque (Image expressive) effrayant : il y a du raisiné (Sang en argot) sur le trimar (Chemin en argot), épouser la veuve (Être pendu), comme si la corde du gibet (Potence utilisée pour la pendaison) était veuve de tous les pendus. La tête d'un voleur a deux noms : la sorbonne, quand elle médite (Réfléchit), raisonne et conseille le crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe.
Quelquefois de l'esprit de vaudeville (Théâtre comique) ; et puis partout, à chaque instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides (Sales moralement et physiquement), venus on ne sait d'où : le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la place des exécutions). On dirait des crapauds (Animaux laids) et des araignées.COMPARAISON
Quand on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de sale et de poudreux, d'une liasse (Paquet) de haillons (Vieux vêtements déchirés) que l'on secouerait devant vous.COMPARAISON sensorielle Du moins, ces hommes-là me plaignent (Ont pitié), ils sont les seuls. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs, – je ne leur en veux pas, – causent et rient, et MÉTAPHORE — déshumanisation totale
• Prison : préau, camisole, guichetier, détenus
• Déshumanisation : chose, crapauds, araignées
• L'argot = langue parallèle de la mort et du crime
• La déshumanisation progressive du condamné
Je me suis dit : Puisque j'ai le moyen d'écrire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais quoi écrire ? Pris (Enfermé) entre quatre murailles de pierre nue et froide, sans liberté pour mes pas, sans horizon (Espace ouvert) pour mes yeux, pour unique distraction machinalement (Automatiquement) occupé tout le jour à suivre la marche lente de ce carré blanchâtre que le judas (Petite ouverture dans la porte) de ma porte découpe vis-à-vis sur le mur sombre, et, comme je le disais tout à l'heure, seul à seul avec une idée, une idée de crime et de châtiment (Punition), de meurtre et de mort !
Est-ce que je puis avoir quelque chose à dire, moi qui n'ai plus rien à faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau flétri (Affaibli, détruit) et vide qui vaille (Mérite) la peine d'être écrit ?
Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone (Toujours pareil) et décoloré, n'y a-t-il pas en moi une tempête, une lutte (Combat), une tragédie ?ANTITHÈSE — dehors calme / dedans tempête Cette idée fixe qui me possède ne se présente-t-elle pas à moi à chaque heure, à chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse (Très laide) et plus ensanglantée à mesure que le terme approche ?GRADATION
D'ailleurs, ces angoisses, le seul moyen d'en moins souffrir, c'est de les observer, et MÉTAPHORE — écrire = peindre
Ce journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, supplice (Torture) par suppliceGRADATION temporelle, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment où il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire, nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes sensations — ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond enseignement (Leçon) ?
N'y aura-t-il pas dans ce procès-verbal de la pensée agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs, dans cette espèce d'autopsie (Examen minutieux / التشريح) intellectuelle d'un condamné, plus d'une leçon pour ceux qui condamnent ? Peut-être cette lecture leur rendra-t-elle la main moins légère, quand il s'agira quelque autre fois de MÉTAPHORE — tête = objet dans la balance
Peut-être n'ont-ils jamais réfléchi, les malheureux, à cette lente succession (Enchaînement) de tortures que renferme la formule expéditive (Rapide) d'un arrêt de mort ? Se sont-ils jamais seulement arrêtés à cette idée poignante (Douloureuse) que dans l'homme qu'ils retranchent (Suppriment, tuent) il y a une intelligence, une intelligence qui avait compté sur la vie, une âme qui ne s'est point disposée pour la mort ?
Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau triangulaire, et pensent sans doute que pour le condamné il n'y a rien avant, rien après. Ces feuilles les détromperont (Corrigeront leurs fausses idées). Publiées peut-être un jour, elles arrêteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de l'esprit.
Ils sont triomphants (Fiers, satisfaits) de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Hé ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique près de la douleur morale !ANTITHÈSE — souffrance physique / morale Horreur et pitié, des lois faites ainsi ! Un jour viendra, et peut-être ces mémoires (Écrits personnels), derniers confidents (Ce qui garde les secrets) d'un misérable, y auront-ils contribué.
À moins qu'après ma mort le vent ne joue dans le préau avec ces morceaux de papier souillés (Salis, tachés) de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir (Se décomposer) à la pluie, collés en étoiles à la vitre cassée d'un guichetier.
• Douleur morale : angoisses, tortures, agonisante
• Justice : juges, arrêt, balance, couteau triangulaire
• La souffrance morale > la souffrance physique
• L'engagement militant de Hugo contre la peine de mort
• — « autopsie intellectuelle »
• Gradation — « heure par heure, minute par minute »
• Mise en abyme — le condamné qui écrit = Hugo
« une autopsie intellectuelle d'un condamné »
Que ce que j'écris ici puisse être un jour utile à d'autres, que cela arrête le juge prêt à juger, que cela sauve des malheureux, innocents ou coupables, de l'agonie (Souffrance) à laquelle je suis condamné, pourquoi ? à quoi bon (À quoi ça sert ?) ? qu'importe ? Quand ma tête aura été coupée, qu'est-ce que cela me fait qu'on en coupe d'autres ?
Est-ce que vraiment j'ai pu penser ces folies ? Jeter bas (Détruire) l'échafaud après que j'y aurai monté ! je vous demande un peu ce qui m'en reviendra (Ce que j'en retirerai).
Quoi ! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les oiseaux qui s'éveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature, la liberté, la vie,ACCUMULATION — tout ce qui sera perdu tout cela n'est plus à moi !
Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver !HYPERBOLE / CRI DU DÉSESPOIR – Est-il bien vrai que cela ne se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-être, que cela est ainsi ? Ô Dieu ! l'horrible idée à se briser (Frapper violemment) la tête au mur de son cachot !
Comptons ce qui me reste : Trois jours de délai (Temps accordé) après l'arrêt prononcé pour le pourvoi en cassation (Révision du jugement). Huit jours d'oubli au parquet (Bureau de la justice) de la cour d'assises, après quoi les pièces, comme ils disent, sont envoyées au ministre. Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas qu'elles existent, et qui cependant est supposé les transmettre, après examen, à la cour de cassation. Là, classement, numérotage (Donner des numéros), enregistrement ; car la guillotine est encombrée (Pleine, saturée), et chacun ne doit passer qu'à son tour. Quinze jours pour veiller à ce qu'il ne vous soit pas fait de passe-droit.
Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire (Habituellement) un jeudi, rejette (Refuse) vingt pourvois en masse (En groupe), et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur général, qui renvoie au bourreau. Trois jours.
Le matin du quatrième jour, le substitut du procureur général se dit, en mettant sa cravate : – Il faut pourtant que cette affaire finisse. – Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque déjeuner d'amis qui l'en empêche, l'ordre d'exécution est minuté (Préparé officiellement), rédigé (Écrit), mis au net (Finalisé proprement), expédié (Envoyé rapidement), et le lendemain dès l'aube on entend dans la place de Grève clouer (Fixer avec des clous) une charpente (Échafaud), et dans les carrefours (Intersections) hurler à pleine voix des crieurs enroués (À la voix fatiguée).
En tout six semaines. La petite fille avait raison.
Or voilà cinq semaines au moins, six peut-être, je n'ose compter, que je suis dans ce cabanon (Petite cellule) de Bicêtre, et il me semble qu'il y a trois jours c'était jeudi.
• Temps : trois jours, quinze jours, six semaines, jeudi
• Administration : ministre, procureur, greffier
• L'absurde de la machine judiciaire
• Le compte à rebours comme torture mentale
Je viens de faire mon testament. À quoi bon ? Je suis condamné aux frais (Obligé de payer les coûts judiciaires), et tout ce que j'ai y suffira à peine. La guillotine, c'est fort cher.
Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant. Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle (Fragile), avec de grands yeux noirs et de longs cheveux châtains (Bruns clairs). Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la dernière fois.
Ainsi, après ma mort, trois femmes, sans fils, sans mari, sans père ; trois orphelines de différente espèce ; trois veuves du fait de la loi.ACCUMULATION — triade tragique J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles fait ? N'importe ; on les déshonore (Enlève la dignité), on les ruine (Détruit leur vie). C'est la justice.
Ce n'est pas que ma pauvre vieille mère m'inquiète ; elle a soixante-quatre ans, elle mourra du coup (Immédiatement). Ma femme ne m'inquiète pas non plus ; elle est déjà d'une mauvaise santé et d'un esprit faible. Elle mourra aussi. À moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre ; mais du moins, l'intelligence ne souffre pas ; elle dort, elle est comme morte.OXYMORE — la folie qui « fait vivre »
Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante à cette heure et ne pense à rien, c'est celle-là qui me fait mal !
• Vie : rit, joue, chante, rose, douce
• Mort : mourra, veuves, orphelines, testament
• L'enfance innocente = symbole de vie
• La justice collective est injuste individuellement
Voici ce que c'est que mon cachot : Huit pieds carrés.HYPERBOLE par l'extrême précision
Quatre murailles de pierre de taille qui s'appuient à angle droit sur un pavé (Sol en pierre) de dalles (Grandes pierres plates) exhaussé (Surélevé) d'un degré au-dessus du corridor extérieur. À droite de la porte, en entrant, une espèce d'enfoncement (Creux dans le mur) qui fait la dérision (La moquerie) d'une alcôve (Petit espace pour dormir). On y jette une botte de paille où le prisonnier est censé reposer et dormir, vêtu d'un pantalon de toile (Tissu simple) et d'une veste de coutil (Tissu épais), hiver comme été.
Au-dessus de ma tête, en guise (À la place) de ciel, une noire voûte (Plafond arrondi) en ogive (Pointue) – c'est ainsi que cela s'appelle – à laquelle d'épaisses toiles d'araignée pendent (Tombent vers le bas) comme des haillons (Vieux vêtements déchirés).COMPARAISON
Du reste, pas de fenêtres, pas même de soupirail (Petite ouverture pour l'air et la lumière). Une porte où le fer cache le bois. Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de neuf pouces carrés, coupée d'une grille en croix, et que le guichetier peut fermer la nuit.
Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien château de Bicêtre tel qu'il fut bâti dans le quinzième siècle par le cardinal de Winchester, le même qui fit brûler (Ordonna l'exécution) Jeanne d'Arc.
J'ai entendu dire cela à des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge (Cellule), MÉTAPHORE — le condamné = animal de zoo Le guichetier a eu cent sous (Une somme d'argent — ils ont payé pour me voir).
J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire (Soldat de garde) de garde à la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la lucarne (Petite fenêtre) carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts. Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boîte de pierre.IRONIE / OXYMORE
Puisque le jour ne paraît pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est venu une idée. Je me suis levé et j'ai promené ma lampe sur les quatre murs de ma cellule. Ils sont couverts d'écritures, de dessins, de figures bizarres, de noms qui se mêlent et s'effacent (Disparaissent) les uns les autres. Il semble que chaque condamné ait voulu laisser trace, ici du moins.
C'est du crayon, de la craie (Matière blanche pour écrire), du charbon, des lettres noires, blanches, grises. Souvent de profondes entailles (Coupures profondes faites avec un objet tranchant) dans la pierre. Ça et là des caractères rouillés (Comme la rouille) qu'on dirait écrits avec du sang.
J'aimerais à recomposer (Reconstruire) un tout de ces fragments (Morceaux) de pensée, épars (Répandus de tous côtés, dispersés) sur la dalle ; à retrouver chaque homme sous chaque nom ; à rendre le sens et la vie à ces inscriptions mutilées, à ces phrases démembrées, à ces mots tronqués (Mutilés / coupés), MÉTAPHORE funèbre
À la hauteur de mon chevet (Tête du lit), il y a deux cœurs enflammés, percés (Traversés par un objet pointu) d'une flèche, et au-dessus : Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas un long engagement (Promesse ou contrat).
À côté, une espèce de chapeau à trois cornes avec une petite figure grossièrement (Mal dessinée) dessinée au-dessous, et ces mots : Vive l'empereur ! 1824. Encore des cœurs enflammés, avec cette inscription, caractéristique dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES.
Sur le mur opposé on lit ce nom : Papavoine. Le P majuscule est brodé d'arabesques (Décorations artistiques) et enjolivé (Rendu beau) avec soin. Un couplet (Partie d'une chanson) d'une chanson obscène (Vulgaire).
Un bonnet de liberté sculpté (Gravé) assez profondément dans la pierre, avec ceci dessous : – Bories. – La République. C'était un des quatre sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme ! Que leurs prétendues nécessités politiques sont hideuses ! Pour une idée, pour une rêverie, pour une abstraction (Idée théorique), cette horrible réalité qu'on appelle la guillotine !
Et moi qui me plaignais, moi, misérable qui ai commis un véritable crime, qui ai versé du sang !
Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. Je viens de voir, crayonnée en blanc au coin du mur, une image épouvantable (Très effrayante), la figure de cet échafaud qui, à l'heure qu'il est, se dresse peut-être pour moi. La lampe a failli (Presque) me tomber des mains.
Je suis revenu m'asseoir précipitamment (Très vite) sur ma paille, la tête dans les genoux. Puis mon effroi (Peur intense) d'enfant s'est dissipé (Disparut), et une étrange curiosité m'a repris de continuer la lecture de mon mur.
À côté du nom de Papavoine j'ai arraché (Enlevé avec force) une énorme toile d'araignée, tout épaissie par la poussière et tendue à l'angle de la muraille. Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles (Qu'on peut lire facilement) : – DAUTUN, 1815. – POULAIN, 1818. – JEAN MARTIN, 1821. – CASTAING, 1823.
J'ai lu ces noms, et de lugubres (Tristes et sombres) souvenirs me sont venus : Dautun, celui qui a coupé son frère en quartiers (En morceaux), et qui allait la nuit dans Paris jetant la tête dans une fontaine et le tronc dans un égout ; Poulain, celui qui a assassiné (Tué avec préméditation) sa femme ; Jean Martin, celui qui a tiré un coup de pistolet à son père au moment où le vieillard ouvrait une fenêtre ; Castaing, ce médecin qui a empoisonné (Donné du poison) son ami, et qui, le soignant dans cette dernière maladie qu'il lui avait faite, au lieu de remède lui redonnait du poison ; et auprès de ceux-là, Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants à coups de couteau sur la tête !
Voilà, me disais-je, et un frisson de fièvre me montait dans les reins, voilà quels ont été avant moi les hôtes de cette cellule. C'est ici, sur la même dalle où je suis, qu'ils ont pensé leurs dernières pensées, MÉTAPHORE C'est autour de ce mur dans ce carré étroit, que leurs derniers pas ont tourné comme ceux d'une bête fauve (Animal sauvage et dangereux).COMPARAISON
Ils se sont succédé (Sont venus l'un après l'autre) à de courts intervalles ; il paraît que ce cachot ne désemplit (Se vide) pas. Ils ont laissé la place chaude, et c'est à moi qu'ils l'ont laissée.
Il est probable que ces idées me donnaient un accès de fièvre ; mais pendant que je rêvais ainsi, il m'a semblé tout à coup que ces noms fatals étaient écrits avec du feu sur le mur noir ; un tintement (Bruit aigu) de plus en plus précipité a éclaté dans mes oreilles ; une lueur (Lumière faible) rousse a rempli mes yeux ; et puis il m'a paru que le cachot était plein d'hommes, MÉTAPHORE hallucinatoire — la guillotine Tous me montraient le poing, excepté le parricide (Celui qui a tué son père).
J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement. Rêve, vision ou réalité, je serais devenu fou, si une impression brusque ne m'eût réveillé à temps. J'étais près de tomber à la renverse (En arrière) lorsque j'ai senti se traîner sur mon pied nu un ventre froid et des pattes velues : c'était l'araignée que j'avais dérangée et qui s'enfuyait. Cela m'a dépossédé (Ramené à la réalité).
– Ô les épouvantables spectres ! – Non, c'était une fumée, une imagination de mon cerveau vide et convulsif (Agité violemment). Chimère à la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-là surtout. Ils sont bien cadenassés dans le sépulcre (Tombe). Ce n'est pas là une prison dont on s'évade (Fuit). Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ? La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.
J'ai vu, ces jours passés, une chose hideuse. Il était à peine jour, et la prison était pleine de bruit. On entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choqués à la ceinture des geôliers, trembler les escaliers du haut en bas sous des pas précipités, et des voix s'appeler et se répondre des deux bouts des longs corridors.ACCUMULATION sensorielle — sons de la prison Mes voisins de cachot, les forçats en punition, étaient plus gais qu'à l'ordinaire.
Tout Bicêtre semblait rire, chanter, courir, danser.HYPERBOLE + PERSONNIFICATION Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, étonné et attentif, j'écoutais. Un geôlier passa. Je me hasardai (Osai) à l'appeler et à lui demander si c'était fête dans la prison. – Fête si l'on veut ! me répondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre (Met des chaînes et des fers) les forçats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir, cela vous amusera.
La fenêtre donnait sur une cour carrée assez vaste, et autour de laquelle s'élevait des quatre côtés, comme une muraille, un grand bâtiment de pierre de taille à six étages. Rien de plus dégradé, de plus nu, de plus misérable à l'œil que cette quadruple (Les quatre murs) façade, percée d'une multitude de fenêtres grillées, auxquelles se tenaient collés, du bas en haut, une foule de visages maigres et blêmes (Très pâles), pressés les uns au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur.COMPARAISON
C'étaient les prisonniers, spectateurs de la cérémonie en attendant leur jour d'être acteurs. On eût dit des âmes en peine aux soupiraux (Petites ouvertures pour l'air) du purgatoire (Lieu de souffrance religieux) qui donnent sur l'enfer.COMPARAISON — prison = purgatoire/enfer
Midi sonna. Une grande porte cochère (Grande porte pour les voitures), cachée sous un enfoncement, s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortée d'espèces de soldats sales et honteux, en uniformes bleus, à épaulettes rouges et à bandoulières jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de ferraille (Bruit du métal). C'était la chiourme (Groupe de forçats enchaînés) et les chaînes.
Au même instant, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la prisonCOMPARAISON, les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et immobiles, éclatèrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en imprécations (Insultes fortes) mêlées d'éclats de rire poignants (Qui font mal émotionnellement) à entendre. On eût cru voir des masques de démons.COMPARAISON Sur chaque visage parut une grimace, tous les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les yeux flamboyèrent (Brillèrent comme le feu), et je fus épouvanté (Très effrayé) de voir tant d'étincelles (Petites flammes) reparaître dans cette cendre.
Un, surtout, excita des transports d'enthousiasme : un jeune homme de dix-sept ans, qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, où il était au secret (Isolé totalement) depuis huit jours ; de sa botte (Paquet) de paille il s'était fait un vêtement qui l'enveloppait de la tête aux pieds, et il entra dans la cour en faisant la roue sur lui-même avec l'agilité (Rapidité et souplesse) d'un serpent. 🐍COMPARAISON C'était un baladin (Artiste, amuseur) condamné pour vol.
La société avait beau être là, représentée par les geôliers et les curieux épouvantés, le crime la narguait (Se moquait d'elle) en face, et de ce châtiment (Punition) horrible faisait une fête de famille.
Un incident inattendu vint, comme à point nommé, changer cette humiliation en torture. À peine les forçats se furent-ils dépouillés de leurs haillons de prison, le ciel devint noir, une froide averse (Pluie forte) d'automne éclata brusquement, et se déchargea à torrents dans la cour carrée, sur les têtes découvertes, sur les membres nus des galériens. Les forçats nus et ruisselants (Couverts d'eau qui coule) grelottaient (Tremblaient de froid), leurs dents claquaient. C'était pitié de les voir appliquer sur leurs membres bleus ces chemises trempées (Complètement mouillées). La nudité eût été meilleure.OXYMORE / PARADOXE
Puis deux forgerons de la chiourme, armés d'enclumes (Petites enclumes portatives), les leur rivèrent à froid à grands coups de masses de fer. C'est un moment affreux, où les plus hardis (Courageux) pâlissent (Deviennent pâles). Chaque coup de marteau, assené (Donné violemment) sur l'enclume appuyée à leur dos, fait rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix.COMPARAISON
Après cette opération, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que le grelottement des chaînes, et par intervalles un cri et le bruit sourd du bâton des gardes-chiourme sur les membres des récalcitrants. Il y en eut qui pleurèrent ; les vieux frissonnaient et se mordaient les lèvres.
Un rayon de soleil reparut. Les forçats se levèrent à la fois, comme par un mouvement convulsif (Brusque, incontrôlé). Les cinq cordons se rattachèrent par les mains, et tout à coup se formèrent en ronde immense autour de la branche de la lanterne. Ils chantaient une chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantôt plaintif (Triste), tantôt furieux et gai.
J'observais ce spectacle étrange avec une curiosité si avide (Très forte), si palpitante (Excitante), si attentive, que je m'étais oublié moi-même. Un profond sentiment de pitié me remuait (Bouleversait) jusqu'aux entrailles, et leurs rires me faisaient pleurer.ANTITHÈSE
Tout à coup, à travers la rêverie profonde où j'étais tombé, je vis la ronde hurlante s'arrêter et se taire. Puis tous les yeux se tournèrent vers la fenêtre que j'occupais. – Le condamné ! le condamné ! crièrent-ils tous en me montrant du doigt. Je restai pétrifié (Immobile de choc).
Un des plus jeunes, condamné aux galères perpétuelles (Travaux forcés pour toute la vie), face luisante et plombée (Lourde, triste), me regarda d'un air d'envie en disant : – Il est heureux ! il sera rogné (Argot : exécuté) !OXYMORE — la mort comme bonheur Adieu, camarade !
Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'étais leur camarade en effet. La Grève est sœur de Toulon. J'étais même placé plus bas qu'eux : ils me faisaient honneur. Je frissonnai.
Mais quand je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles d'une infernale cordialité (Chaleur dans les relations), quand j'entendis le tumultueux (Très bruyant, désordonné) fracas (Grand bruit violent) de leurs chaînes, de leurs clameurs (Cris forts), de leurs pas, au pied du mur, MÉTAPHORE — les forçats = démons Je poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence à la briser, je crus voir leurs têtes hideuses paraître déjà au bord de ma fenêtre. Je tombai évanoui (Inconscient, sans connaissance).
• Souffrance : pleurèrent, frissonnaient, grelottaient
• Spectacle : spectateurs, acteurs, fête, cérémonie
• La solidarité monstrueuse des condamnés
• La barbarie institutionnelle de l'État
• Hyperbole — « Tout Bicêtre semblait… »
• Oxymore — « Il est heureux ! il sera rogné »
• Antithèse — « leurs rires me faisaient pleurer »
« leurs rires me faisaient pleurer »
« Il est heureux ! il sera rogné ! »
| Figure de Style | Couleur | Exemple tiré du texte | Chapitre |
|---|---|---|---|
| Personnification | Mauve | « La pensée épie mon sommeil, se glisse, se colle… » | I |
| Gradation | Pêche | « Une horrible, une sanglante, une implacable idée » | I |
| Antithèse | Vert clair | « j'étais libre / Maintenant je suis captif » | I, II |
| Accumulation | Bleu clair | « trois femmes, sans fils, sans mari, sans père » | IX |
| Comparaison | Bleu | « comme des corbeaux autour d'un cadavre » | II |
| Orange | « les murs ont une lèpre » | IV | |
| Hyperbole | Rose | « Tout Bicêtre semblait rire, chanter, courir, danser » | XIII |
| Oxymore | Menthe | « Il est heureux ! il sera rogné ! » | XIII |
⛓️ Le Dernier Jour d'un Condamné — Victor Hugo (1829)
Chapitres I · II · III · IV · V · VI · VII · VIII · IX · X · XI · XII · XIII
🎓 1ère Année Bac — Régional Maroc | Guide analytique complet | Inch'Allah 20/20 ! 💪
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